• soiree cimade 16 dec 2013 : changer de regard sur l immigration : les femmes migrantes

    soiree cimade 16 dec 2013 : changer de regard sur l immigration : les femmes migrantes

    Les femmes migrantes ou la migration féminine est un phénomène passé sous silence et rendu invisible. Pourtant la migration des femmes n'est pas négligeable dans la globalité de ce fait social. Car il faut parler de fait social plutôt que de problème ou de gestion de flux. Nous ne sommes pas en train de répondre à un problème technique de production ou de recherche de performance mais de répondre à un enjeu humain de dimension planétaire. Cet enjeu, comme beaucoup d'enjeux humains, est d’autant plus criant que les populations, les groupes sociaux, sont fragiles, vulnérables, c'est à dire avec le moins de capacité de se protéger ou de se défendre. C'est le cas de femmes migrantes. Elles subissent une double peine : celle d'être une femme en situation de vulnérabilité et celle d'être migrant. Étant femme, elles subissent les inégalités femmes-hommes. Déjà dans la perception que nous avons de la migration : lorsque nous parlons de migrant, l'imaginaire culturel collectif voit d'abord un homme jeune maghrébin, noir ou asiatique. On peut bien sûr se poser la question de la construction et de l'entretien de cet imaginaire : par qui ? Pour quoi ? Comment  ? Si nous avions une image de femme peut être aurions nous collectivement moins peur ?!

    L'image est masculine, pourtant la part des femmes dans l’immigration augmente. Actuellement elles représentent 49 % des migrants dans le monde, 52 % en Europe. Rappelons, à toutes fins utiles, que les migrants ne représentent que 3 % de la population mondiale et que les migrations du Sud vers le Nord ne représentent que 40% des 3 % soit 1,2 % de la population mondiale... On est loin de l’immigration massive et invasive. 

    Donc déjà elle représente la moitié et elles sont invisibles culturellement. Ensuite, quand on s'imagine une femme immigrée, on voit la femme soumise qui suit son mari. Pourtant de plus en plus de femmes voyagent seules. Pour certains pays l'émigration est même quasiment composée que de femme. 65 % de l'émigration depuis les Philippines est le fait des femmes. 70 % des migrants d’Amériques latines présents en Italie sont des femmes. Les femmes voyagent donc de plus en plus seules. Mais on s'imagine que c'est nécessairement pour retrouver un mari qui a réussi à s'installer tant bien que mal et qui la fait venir. Cette immigration existe bien sûr mais elle ne recouvre pas la totalité du phénomène (30% des regroupements familiales concernent les hommes) et la migration féminine ne peut pas être réduite au cadre familiale ou conjugale. Les femmes migrent aussi, comme les hommes, avec leur propres projet migratoire pour trouver une situation à la hauteur des diplômes (38 % des femmes immigrés sont diplômées), pour fuir une situation intenable, pour fuir des violences, pour faire des études, trouver une vie meilleure, moins dangereuse, chercher une protection, etc... Il est temps de considérer que les femmes peuvent être indépendantes et combatives avec un projet migratoire bien à elle pour maîtriser leur destin. En France, c'est 4 femmes sur 10 qui migrent seules. Un tiers des 6 milliards de dollars annuellement envoyés par les migrants de Philippines vient du travail des femmes émigrées. Selon l'étude de l'économiste Hippolyte d'Albis, parmi les migrants, ce sont les femmes qui contribuent le plus à l'économie française. Employées comme nounou ou femme de ménage, elles permettent à d'autres de travailler et leur travail a ainsi un effet multiplicateur. Les assigner à un rôle de "mère de " ou d'"épouse de", c'est les maintenir dans des situations de dépendances qui nient leur autonomie.

    Outre le fait que la migration féminine n'est pas appréciée à sa juste réalité sociale, les femmes sont aussi davantage victimes de la dangerosité des routes migratoires. Pour les femmes comme pour les hommes la migration est un risque de plus en plus grand. Les possibilités de visa de plus en plus maigres. L’Europe se ferme, se barricade derrière de vrais murs (Grêce, Ceuta, Melila, ... ) mobilise des bâtiments militaires avec Frontex.

    Ces dispositions rendent les routes rares donc dangereuses et sont responsables des morts notamment en méditerranée. Nous rendons ces routes mortelles, ce n'est pas une fatalité ! C'est un choix politique.

    Dans cette zone de non droit qu'est la clandestinité, les femmes sont davantage victimes de la violence. Violences sexuelles (viol, prostitution), violences sociales et culturelles (accusée de sorcellerie car hors normes sociales), violences sexistes et racistes dans les pays traversés, violences économiques par le racket et les trafics. Elles sont la cible des passeurs, des policiers, des douaniers et même parfois des compagnons de route.

    Ces violences ne sont pas le fait d'indélicats déviants, ces violences sont la conséquence d'une inégalité sociale entre les hommes et les femmes, présente de par le monde et qui s'aggrave dans les situations de précarité extrême.

    Les violences que subissent les femmes pourraient constituer des raisons suffisantes pour leur donner l'asile. La Convention de Genève n'est pas réservée aux seuls persécutés politiques. Elle s'adresse à tous les groupes sociaux qui craignent légitimement pour leur intégrité. Certains pays considèrent que les femmes sont un groupe social. A ce titre les mariages forcés, les rites de veuvage dégradant, la mutilation sexuelle infantile ou l'exclusion sociale des divorcées sont considérés comme des raisons valables pour donner l'asile... Sauf en France ! France pays de la déclaration des droits de l'homme, pays au combat féministe, la France considère donc ces violences en dehors du champ politique, relevant de la sphère privée. Non, résister, refuser ces violences est un acte politique posé par ces femmes. Les femmes qui s'opposent à ces traitements inhumains et dégradants constituent un groupe social à part entière et doivent pouvoir bénéficier de la protection au titre de la convention de Genève.

    Enfin, pour finir, les femmes sont généralement un levier important de l'inclusion des immigrés dans la société, ce sont elles qui s'engagent le plus dans la vie scolaire des enfants et dans les associations locales.

    Il faut penser une politique d'inclusion et d'hospitalité redonnant à ces femmes  toute leur place.

     

    Emmanuel BOUHIER

    Porte parole Cimade63

     

     

    http://www.lacimade.org/publications/76


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