• Sarkozy montre à l’électorat FN qu’il pense à lui

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    Emmanuel Todd est historien et démographe. Il publie début novembre un essai intitulé Après la démocratie (Gallimard), dans lequel il est notamment amené à analyser l'utilisation de la question des immigrés par Nicolas Sarkozy.

    Comment interprétez-vous le bras de fer du gouvernement avec la Cimade ?

    Il faut revenir à l'équation fondamentale du sarkozysme qui est de taper sur les faibles pour faire oublier qu'on est copain avec les forts. L'irruption du sarkozysme, ça a été la récupération de l'électorat du Front national suivi des avantages fiscaux pour les plus riches. Dix-huit mois après l'élection, il est clair que cette présidence est désastreuse sur tous les fronts économiques, que ce soit la baisse du niveau de vie - ou, comme on dit pudiquement de nos jours, du pouvoir d'achat - ou la hausse du taux de chômage. La tentation est donc grande, pour le sarkozysme, de se ressourcer dans son domaine d'excellence : la désignation de boucs émissaires. Il est vraisemblable que le gouvernement se moque éperdument des résultats concrets, au demeurant tout à fait marginaux, de sa politique d'expulsion de personnes sans papiers. Le but de l'opération apparaît bien plutôt de montrer à l'électorat du Front national qu'on pense à lui et qu'à défaut de faire du bien aux Français, on peut quand même faire du mal aux étrangers en situation irrégulière.

    Il s'agirait donc d'une politique de provocation délibérée ?

    Oui, et la manœuvre met d'ailleurs les associations de défense des sans-papiers dans une situation très difficile, parce qu'elle les instrumentalise et tente d'en faire les soutiens involontaires de la politique du gouvernement. Ces associations ont le devoir de défendre les droits des personnes placées dans des centres de rétention, mais, ce faisant, elles servent de caisse de résonance à la stratégie sarkozienne de désignation des plus faibles comme cause fantasmatique des problèmes de la société française. De même, le risque est grand de voir la gauche et notamment les socialistes, qui ne brillent pas eux-mêmes par leur capacité à construire des solutions à la crise mondiale du capitalisme, s'engouffrer dans la dénonciation de la politique de Brice Hortefeux, trop contents de se donner l'illusion d'une raison de s'opposer sans restrictions. C'est un peu ce qui s'était passé lors de l'épisode précédent, les tests ADN, qui avaient permis à la gauche de se mobiliser au Zénith et de continuer à ne pas avoir de programme économique.

    Si Sarkozy a effectivement été élu grâce à son discours anti-immigrés, cela veut-il dire que les Français sont racistes ?

    C'est là que le problème devient historiquement passionnant. Car je pense que le gouvernement interprète de travers son succès électoral de 2007. Une analyse détaillée révèle en effet que le transfert de l'électorat Front national vers le vote Sarkozy n'a pas concerné de façon homogène les différentes catégories socio-économiques : les commerçants se sont ralliés, oui, mais pas les ouvriers. Ce qui veut dire que la protestation économique est en train de reprendre l'avantage sur l'illusion identitaire.

    Y a-t-il trop d'immigrés en France ?

    La France est l'un des pays d'Europe où il y a le moins d'immigration. Savoir si l'on va renvoyer chaque année 25 000, 26 000 ou 27 000 personnes sans papiers, focaliser tous ses efforts sur 1 000 personnes de plus ou de moins, n'a strictement aucun sens par rapport aux problèmes de la société française. En vérité, le vrai défi pour Nicolas Sarkozy sera de justifier son obstination à chasser les sans-papiers au moment où la crise du capitalisme financier mondial, par son ampleur, démontre son incompétence économique et son impuissance à agir. La ficelle va apparaître comme vraiment trop grosse : attaquer la Cimade quand les plus grandes banques font faillite a vraiment quelque chose de pathétique.