• Chronique du 14 mars 2011 Recit Rrom

     

    Cette histoire est compliquée, je le reconnais.

    Visar est né en 1971 à Pristina en République fédérale socialiste de Yougoslavie. Cette fédération prit fin en 1991 avec la sécession de la Slovénie et de la Croatie, suivies des déclarations d'indépendance de la Macédoine et de la Bosnie-Herzégovine.

     

    Visar a vécu, toujours à Pristina, en République fédérale de Yougoslavie (Serbie et Monténégro), période qui correspond essentiellement au règne de Slobodan Milosevic (1992-2000).

     

    Maintenant Visar est kosovar, puisque le 17 février 2008 , le parlement du Kosovo a proclamé unilatéralement l’indépendance du territoire. La légitimité du nouvel état a été reconnue depuis par la Cour de Justice Internationale et par 65 états, dont la France. Sa capitale est Pristina.

     

    Au local de la permanence de la cimade, Visar peut servir d'interprète.

    Visar parle albanais et serbe.

    Il parle aussi un peu français et italien. Il comprend assez bien l'anglais, mais ne le parle pas.

    Visar n'est pas diplomate, il n'est pas interprète, il n'a jamais été à l'école.

    Visar est rom, et il parle aussi bien sûr le rom, c'est sa langue maternelle.

     

    Les Roms ont souvent été la cible d'attaques violentes au Kosovo, ils ont été rejetés par certains membres de la communauté albanaise, le principal groupe ethnique du pays, qui les accusent de « collaborer » avec la population minoritaire serbe.

    Beaucoup ont quitté le pays, pour fuir les persécutions et les traitements discriminatoires.

     

    La famille de Visar est nombreuse et dispersée dans toute l'Europe.

     

    En 2009 à Pristina, Visar, un bon boucher, voit son commerce brutalement dévasté par un albanais concurrent. Impossible de faire reconnaître le préjudice. Aucun droit n'est reconnu aux roms, aucune sécurité, aucune chance devant la police ou la justice.

    Visar en a décidémment assez de ne pas trouver de travail et de risquer à tout moment d'être insulté, volé et chassé de chez lui.

    Aussi, à bout de résistance après cette attaque, il a décidé que ses enfants auraient un meilleur sort que lui et que leurs droits d'enfants seraient reconnus, qu'ils apprendraient à lire et qu'ils auraient un métier. Il est venu en France, il a demandé l'asile.

     

    A la préfecture, on lui a posé des questions en serbe, il a répondu en serbe, il est donc devenu serbe.

    Mais lui, il n'est pas d'accord du tout, il n'est pas serbe, il est rom du kosovo.

    Pourquoi serait-il serbe?
    Pourquoi les services de la préfecture en font ils un serbe?

    Visar n'a pas de documents prouvant qu'il est kosovar, mais il n'en a pas non plus prouvant qu'il est serbe!

    Pourquoi serait ce à lui d'apporter la preuve de sa nationalité, et pas à la préfecture?

     

    Il se trouve que la Serbie est sur la liste des "pays sûrs" établie par l'OFPRA.

    Les demandeurs d'asile, ressortissants des états figurant sur cette liste, ne peuvent pas bénéficier d'une admission au séjour.

    Leur demande est certes instruite par l'OFPRA mais dans le cadre de la procédure prioritaire, nous dirions "expéditive", et leur recours éventuel devant la CNDA n'a pas de caractère suspensif.

     

    La préfecture notifie à Visar et à sa famille qu'ils ne sont pas admis au séjour, elle leur remet le formulaire OFPRA à remplir et les convoque à la préfecture à une date fixée (15 jours après) pour rapporter ce formulaire qu'elle transmettra directement à l’OFPRA.

     

    Et s''il n'obtient pas le statut de réfugié, il sera expulsé, lui et sa famille, et rapatrié de force au Kosovo où ils retrouveront tous leurs problèmes..

     

    Une des grandes associations internationales de défense des droits de l'homme, Human Rights Watch, recommande la création d’un moratoire sur le retour forcé des communautés vivant dans les pays de l’Union Européenne tant que des mesures efficaces ne sont pas prises pour combattre toute discrimination contre les communautés Rom au KOSOVO. Mais pour l'instant, ce moratoire n'est pas décidé...

     

    Nous établissons avec Visar le dossier de demande d'asile, nous demandons bien sûr que sa nationalité soit rectifiée sur les documents. Il reste à attendre le résultat des procédures en cours.

     

    Visar nous remercie et nous offre des fruits, et des biscuits. Nous les partagerons avec d'autres visiteurs au cours de la prochaine permanence.